Methinks that I am like a man, who having struck on many shoals, and having narrowly escap’d ship-wreck in passing a small firth, has yet the temerity to put to sea in the same leaky weather-beaten vessel, and even carries his ambition so far as to think of compassing the globe under this disadvantageous circumstances.
David Hume, A treatise of human nature, IV.6

Qui voudra voir comme Amour me surmonte,
Comme il m’assaut, comme il se fait vainqueur,
Comme il r’enflame et r’englace mon cueur,
Comme il reçoit un honneur de ma honte,

Qui voudra voir une ieunesse pronte
A suivre en vain l’obiet de son malheur,
Me vienne lire : il voirra la douleur,
Dont ma Deesse et mon Dieu ne font conte.

Il cognoistra qu’Amour est sans raison
Un doux abus, une belle prison,
Un vain espoir que de vent nous vient paistre:

Et cognoistra que l’homme se deçoit,
Quand plein d’erreur un aveugle il reçoit
Pour sa conduite, un enfant pour son maistre.

Ronsard, Le premier livre des amours de P. de Ronsard… Paris, 1584
Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas! Il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel lieu, avec telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons toucher tous ces points. Si encore ils nous étaient désignés, peut-être pourrions-nous nous étendre jusqu’à eux. Mais nous tâtonnons sans les trouver. De là la défiance, la jalousie, les persécutions. Nous perdons un temps précieux sur une piste absurde et nous passons sans le soupçonner à côté du vrai.
Marcel Proust, La prisonnière, Gallimard 1956. p.105
Je viens de retrouver, parmi mes papiers, un édito de l’ABC copié lors d’une recherche à la Biblioteca Nacional de España en 1999. 
Publié le 14 Juillet 1940 par Manuel Aznar, grand père de l’ancien premier ministre espagnol José-Maria Aznar, ce texte se présente comme une explication de la “politique européenne” de l’Espagne.
Or, très vite, le lecteur observe que Manuel Aznar n’évoque cette “politique” que de manière évasive. La place de l’Espagne dans ce “nouvel ordre mondial”, n’y est discutée que vaguement. 
Manuel Aznar préfère limiter son article aux motifs idéologiques de l’alignement espagnol sur l’axe Rome-Berlin et pour cela, toute allusion à la raison d’état, à l’économie et à la sécurité, tout recours à l’argument de l’intérêt national, est éludé au profit d’un discours fleuve sur le nazisme. 
Que nous apprend ce discours? Que l’esprit guerrier des nazis est l’illustration d’un “spiritualisme” exemplaire pour l’Europe. Que ce sens du sacrifice, cette noblesse d’esprit fait, selon Manuel Aznar, l’apanage des idéologies “anti-matérialistes” et contraste avec la mollesse de démocrates Anglais et Français. Ceux-ci sont corrompus par le sensualisme que permet la liberté, esclaves de leurs passions et du système économique qui repose sur celles-ci, car ils n’ont su, contrairement aux Allemands, “trouver la rédemption face à l’organisation des minorités israélites qui contrôlent l’argent”…
Il est bien connu que l’appât du gain, l’individualisme et le “malthusianisme” (sic), peuvent enliser à jamais une nation dans le chaos. Les espagnols, écrit Manuel Aznar, en savent quelque chose et la “victoire” du Caudillo place l’Espagne à l’avant-garde de cette croisade européenne contre le “matérialisme rouge”. Pour cet illustre journaliste et futur ambassadeur de l’Espagne à l’ONU, il n’y a donc plus l’ombre d’un doute: “le rouge prend la désormais la forme du conservatisme britannique”.
L’Espagne non seulement s’aligne du côté de l’Allemagne et de l’Italie pour continuer le combat commencé en 1936, mais aussi pour apporter sa contribution au nouvel ordre européen qu’Hitler veut imposer au lendemain de la guerre. Un nouvel ordre basé “scrupuleusement sur la justice” nous explique Manuel Aznar, sans pour autant entrer dans les détails.
Or, c’est justement parce que Hilter, “guidé à tout instant par la raison sereine, fait preuve d’une profonde connaissance des hommes et de l’histoire, fort d’un sens réaliste impressionnant et d’une pensée des plus élevées”, que ce nouvel ordre devra donner un rôle majeur à l’Église catholique, explique Manuel Aznar car, conclut-il, “du sein de l’Église surgissent les normes de justice universelle les plus pures”.
Nazisme et catholicisme sont donc des doctrines complémentaires dans la mesure où celles-ci recherchent la justice universelle tout en combattant le matérialisme.
Un grand écart difficile à opérer, mais dont s’accommode facilement Manuel Aznar, qui finit son texte en avertissant que “si quelqu’un regrettait le manque d’affirmations plus concrètes [ndt: concernant la politique européenne de l’Espagne] je lui dirai qu’il a une très mauvaise idée de ce qui est “concret”. Et qu’en plus, l’Espagne ne manquera pas de s’expliquer plus minutieusement quand le moment viendra”.
Pas la peine, donc, d’envoyer une lettre au directeur du journal. 

Je viens de retrouver, parmi mes papiers, un édito de l’ABC copié lors d’une recherche à la Biblioteca Nacional de España en 1999. 

Publié le 14 Juillet 1940 par Manuel Aznar, grand père de l’ancien premier ministre espagnol José-Maria Aznar, ce texte se présente comme une explication de la “politique européenne” de l’Espagne.

Or, très vite, le lecteur observe que Manuel Aznar n’évoque cette “politique” que de manière évasive. La place de l’Espagne dans ce “nouvel ordre mondial”, n’y est discutée que vaguement. 

Manuel Aznar préfère limiter son article aux motifs idéologiques de l’alignement espagnol sur l’axe Rome-Berlin et pour cela, toute allusion à la raison d’état, à l’économie et à la sécurité, tout recours à l’argument de l’intérêt national, est éludé au profit d’un discours fleuve sur le nazisme. 

Que nous apprend ce discours? Que l’esprit guerrier des nazis est l’illustration d’un “spiritualisme” exemplaire pour l’Europe. Que ce sens du sacrifice, cette noblesse d’esprit fait, selon Manuel Aznar, l’apanage des idéologies “anti-matérialistes” et contraste avec la mollesse de démocrates Anglais et Français. Ceux-ci sont corrompus par le sensualisme que permet la liberté, esclaves de leurs passions et du système économique qui repose sur celles-ci, car ils n’ont su, contrairement aux Allemands, “trouver la rédemption face à l’organisation des minorités israélites qui contrôlent l’argent”…

Il est bien connu que l’appât du gain, l’individualisme et le “malthusianisme” (sic), peuvent enliser à jamais une nation dans le chaos. Les espagnols, écrit Manuel Aznar, en savent quelque chose et la “victoire” du Caudillo place l’Espagne à l’avant-garde de cette croisade européenne contre le “matérialisme rouge”. Pour cet illustre journaliste et futur ambassadeur de l’Espagne à l’ONU, il n’y a donc plus l’ombre d’un doute: “le rouge prend la désormais la forme du conservatisme britannique”.

L’Espagne non seulement s’aligne du côté de l’Allemagne et de l’Italie pour continuer le combat commencé en 1936, mais aussi pour apporter sa contribution au nouvel ordre européen qu’Hitler veut imposer au lendemain de la guerre. Un nouvel ordre basé “scrupuleusement sur la justice” nous explique Manuel Aznar, sans pour autant entrer dans les détails.

Or, c’est justement parce que Hilter, “guidé à tout instant par la raison sereine, fait preuve d’une profonde connaissance des hommes et de l’histoire, fort d’un sens réaliste impressionnant et d’une pensée des plus élevées”, que ce nouvel ordre devra donner un rôle majeur à l’Église catholique, explique Manuel Aznar car, conclut-il, “du sein de l’Église surgissent les normes de justice universelle les plus pures”.

Nazisme et catholicisme sont donc des doctrines complémentaires dans la mesure où celles-ci recherchent la justice universelle tout en combattant le matérialisme.

Un grand écart difficile à opérer, mais dont s’accommode facilement Manuel Aznar, qui finit son texte en avertissant que “si quelqu’un regrettait le manque d’affirmations plus concrètes [ndt: concernant la politique européenne de l’Espagne] je lui dirai qu’il a une très mauvaise idée de ce qui est “concret”. Et qu’en plus, l’Espagne ne manquera pas de s’expliquer plus minutieusement quand le moment viendra”.

Pas la peine, donc, d’envoyer une lettre au directeur du journal. 

La complainte du bloggeur

Il m’arrive parfois de tomber dans un désarroi profond lorsque je lis les propos de certains de mes amis qui, comme moi, ont grandi dans des milieux privilégiés, où la langue maternelle ne s’enseigne que parmi tant d’autres et où le voyage nourrit nos âmes dès le plus jeune âge. C’est un malaise, je dois dire, difficile à cacher tant ces paroles surprennent par leur incongruité. Une incongruité toute banale, certes, mais revêtue d’un angélisme qui vous coupe le souffle.

Je tente donc d’examiner cette réaction spontanée afin d’en comprendre son principe. Je procède d’abord à une décomposition plus ou moins maladroite de cette séquence émotive, faite de dégout et de surprise. Un sentiment qui débouche sur de l’amertume et de la honte, eux-mêmes fruit d’un constat de solitude morale et d’impuissance. Cette séquence parcourt mon corps dans une fraction de seconde, mais laisse quelques traces durables d’incrédulité. Certains lecteurs accuseront dans mes propos une sensibilité exacerbée faute, sans doute, de ne plus en avoir.

Je me souviens alors d’une scène qui conclut le film Solaris d’Andrei Tarkovski, dans lequel le protagoniste parle, dans un état de grande détresse, de la honte comme d’un instant civilisateur. La honte serait, selon le médecin d’une expédition scientifique perdue dans les confins de l’univers, un moteur de l’évolution morale et politique de nos sociétés. Et je m’accommoderais volontiers de cette idée si le doute ne m’envahissait pas à nouveau. Car les symptômes qui m’affligent, et que je tente ici de décrire, pourraient aussi correspondre à l’indignation bienpensante qui fait le pain quotidien de notre petite bourgeoisie.

Je vois alors cette honte me dénuder à mon tour et me remettre à la place qui probablement me correspond. Celle de l’homme qui par dédain et vanité reste embourbé dans une médiocrité indécrottable. Et j’ai beau entendre sous le ciel étoilé les cris d’Ulysse nous implorer de « considerare la vostra semenza », je me sens très vite fautif d’avoir participé à la cacophonie générale qui semble emporter à jamais notre société dans les bas-fonds de l’histoire.

Je voudrais tant pouvoir me taire afin de permettre aux maîtres d’être mieux écoutés. Mais je découvre, non sans douleur, que chaque ligne que je n’écris pas est subitement noircie par un de mes semblables, qui au nom de la  liberté déverse ses ignominies sans aucune pudeur, et pis encore, sans aucune crainte de voir un jour ses propos blâmés. La « liberté d’expression » dont parlent mes semblables ressemble de plus en plus à de la débauche d’opinion, à une logorrhée irresponsable qui déteint les mots, anesthésie les sens, ternit les âmes et banalise le mal.

L’éducation que nous avons reçue, hélas, ne nous a enseigné ni la modestie, ni la docilité nécessaires à un apprentissage qui se doit d’être constant. Nos têtes sont au contraire gonflées d’une vacuité si dense, que la matière y est systématiquement repoussée. Nos diplômes sont devenus la griffe de notre ignorance, injuste privilège d’une élite grossière et maladroite qui conduit nos sociétés vers une déconfiture assurée.

Il est donc bien difficile, dans de telles conditions, d’espérer de la retenue chez ceux qui publient leurs écrits sans réfléchir aux conséquences de cet acte éminemment public. Et puisque l’allusion au bien commun ne semble jamais suffire, il serait utile de rappeler que tout écrit publié sur internet a la fâcheuse tendance de poursuivre son auteur jusqu’à la fin de ses jours. Il peut toujours se cacher derrière un pseudonyme, très souvent, sans même le savoir, il devient l’auteur de son futur opprobre. 

Leif Vollebeck, “Don’t go to Klaksvik” 

De la Révolution en Iran (texte revu et corrigé)

Les manifestations qui ont secoué l’état Iranien à l’issue des élections présidentielles de 2009 n’ont pas abouti au renversement de régime escompté par certains. Ceux-ci basaient leur espoirs sur un calcul relativement simple: le manque à gagner que les restrictions commerciales et financières imposent aux agents économiques Iraniens, allaient retourner ces derniers contre le gouvernement en place et permettre l’emergence d’une alternance politique.

Ce mouvement s’est pourtant écrasé contre une réalité politique et sociale qui ne semble favoriser que le gouvernement en place. Car si le pays est en effet capable d’un développement et d’une créativité surprenants, la répartition de ses forces vives n’est pas du tout homogène. Concentrés dans les grandes villes et surtout la capitale, Téhéran, les bases du réformisme Iranien, des populations qui sont relativement aisées et éduquées, peinent à étendre leur influence dans les modestes zones rurales qui, de par leur supériorité numérique, cimentent les fondations de la république Islamique.

Or cette profonde division entre centre et périphérie semble fausser le calcul des gouvernements occidentaux qui, visiblement lancés dans une tentative pour le moins aventureuse de changement de régime, poussent la société Iranienne vers une impasse dangereuse.

Certes, cette politique de tension peut —à court terme—inciter le gouvernement Iranien à faire des concessions sur le dossier nucléaire, mais elle ne crée guère les conditions d’un changement de régime que de nombreux journalistes se plaisent à répéter.

Cependant, les sanctions économiques contre l’Iran, contrairement à une idée trop répandue, ne vont pas forcément dans le sens d’une réforme politique du pays. En effet, sur le long terme, les sanctions tendent à affaiblir les « leviers » d’une potentielle réforme et amoindrissent les chances d’un changement en profondeur. Les sanctions risquent d’éloigner la possibilité d’une transformation sociale que seule une croissance économique tonitruante peut apporter.

Dans son analyse des mouvements révolutionnaires, Alexis de Tocqueville remettait en cause l’idée selon laquelle l’appauvrissement des populations pussent créer les conditions d’une insurrection. Au contraire, disait-il, c’était l’enrichissement progressif de populations jusqu’alors défavorisées qui ouvrait un horizon d’opportunités nouvelles, qui faisait entrevoir à ces personnes la possibilité d’une émancipation politique qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais osé contempler. Car un appétit en appelle d’autres: l’enrichissement crée de nouveaux besoins. C’est l’appât du confort matériel qui libère les seules forces qui puissent changer en profondeur une société. Tocqueville l’avait observé en France et aux Etats-Unis.

L’intention de Tocqueville n’était pas de faire de cet énoncé une règle générale. Il s’agissait plutôt, pour lui, de relativiser un lieu commun trop répandu et qui trop souvent conduisait nos politiques à l’erreur. Tocqueville comprenait trop bien les difficultés inhérentes à la généralisation dans le domaine des affaires humaines. Il préférait donc faire appel à la prudence des hommes en leur proposant d’intelligentes « contre-banalités » qu’il élaborait après de minutieuses observations.

Dans le cas Iranien, cette « contre-banalité » devrait, je l’espère, susciter la même prudence. Car peut-on croire que nos politiques et haut fonctionnaires soient véritablement engagés dans une campagne de changement politique en Iran? Rien de plus incertain. Bien que déguisée comme telle, l’objectif de nos chancelleries est forcément plus réaliste. 

Acculés par l’imminente désagrégation du traité de non-prolifération nucléaire, les états engagés dans de dures négociations avec l’Iran cherchent surtout, à mon avis, à freiner une banalisation de l’arme nucléaire au Moyen Orient qui, de plus en plus, semble être inéluctable. Le changement de régime est moins une fin en soi qu’un moyen de pression. Une menace peu crédible, érigée comme spectre au milieu du désert.

Reykjavík, 2004.  © Clément Godbarge.

Reykjavík, 2004.  © Clément Godbarge.

Solo la plebaglia e il popolaccio sono legati dalle vostre leggi; solo per costoro esistono i vincoli del diritto. Gli uomini gravi, prudenti, modesti, non hanno bisogno di leggi. Essi stessi si son fissata una legge di vita, formati dall’indole, dall’educazione alla virtù e ai buoni costumi… Gli uomini forti poi respingono e spezzano le leggi, adatte ai deboli, ai mercenari, ai vili, ai miserabili, ai pigri, a coloro che non hanno mezzi… Infatti tutte le imprese egregie e degne di ricordo sono nate dall’ingiustizia e dalla violenza, e, insomma, dalla violazione delle leggi.
Poggio Bracciolini, Opera, Argentorati, 1513, fol. 119 r v. Op. Cit. Garin, Roma 1981.