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La complainte du bloggeur

Il m’arrive parfois de tomber dans un désarroi profond lorsque je lis les propos de certains de mes amis qui, comme moi, ont grandi dans des milieux privilégiés, où la langue maternelle ne s’enseigne que parmi tant d’autres et où le voyage nourrit nos âmes dès le plus jeune âge. C’est un malaise, je dois dire, difficile à cacher tant ces paroles surprennent par leur incongruité. Une incongruité toute banale, certes, mais revêtue d’un angélisme qui vous coupe le souffle.

Je tente donc d’examiner cette réaction spontanée afin d’en comprendre son principe. Je procède d’abord à une décomposition plus ou moins maladroite de cette séquence émotive, faite de dégout et de surprise. Un sentiment qui débouche sur de l’amertume et de la honte, eux-mêmes fruit d’un constat de solitude morale et d’impuissance. Cette séquence parcourt mon corps dans une fraction de seconde, mais laisse quelques traces durables d’incrédulité. Certains lecteurs accuseront dans mes propos une sensibilité exacerbée faute, sans doute, de ne plus en avoir.

Je me souviens alors d’une scène qui conclut le film Solaris d’Andrei Tarkovski, dans lequel le protagoniste parle, dans un état de grande détresse, de la honte comme d’un instant civilisateur. La honte serait, selon le médecin d’une expédition scientifique perdue dans les confins de l’univers, un moteur de l’évolution morale et politique de nos sociétés. Et je m’accommoderais volontiers de cette idée si le doute ne m’envahissait pas à nouveau. Car les symptômes qui m’affligent, et que je tente ici de décrire, pourraient aussi correspondre à l’indignation bienpensante qui fait le pain quotidien de notre petite bourgeoisie.

Je vois alors cette honte me dénuder à mon tour et me remettre à la place qui probablement me correspond. Celle de l’homme qui par dédain et vanité reste embourbé dans une médiocrité indécrottable. Et j’ai beau entendre sous le ciel étoilé les cris d’Ulysse nous implorer de « considerare la vostra semenza », je me sens très vite fautif d’avoir participé à la cacophonie générale qui semble emporter à jamais notre société dans les bas-fonds de l’histoire.

Je voudrais tant pouvoir me taire afin de permettre aux maîtres d’être mieux écoutés. Mais je découvre, non sans douleur, que chaque ligne que je n’écris pas est subitement noircie par un de mes semblables, qui au nom de la  liberté déverse ses ignominies sans aucune pudeur, et pis encore, sans aucune crainte de voir un jour ses propos blâmés. La « liberté d’expression » dont parlent mes semblables ressemble de plus en plus à de la débauche d’opinion, à une logorrhée irresponsable qui déteint les mots, anesthésie les sens, ternit les âmes et banalise le mal.

L’éducation que nous avons reçue, hélas, ne nous a enseigné ni la modestie, ni la docilité nécessaires à un apprentissage qui se doit d’être constant. Nos têtes sont au contraire gonflées d’une vacuité si dense, que la matière y est systématiquement repoussée. Nos diplômes sont devenus la griffe de notre ignorance, injuste privilège d’une élite grossière et maladroite qui conduit nos sociétés vers une déconfiture assurée.

Il est donc bien difficile, dans de telles conditions, d’espérer de la retenue chez ceux qui publient leurs écrits sans réfléchir aux conséquences de cet acte éminemment public. Et puisque l’allusion au bien commun ne semble jamais suffire, il serait utile de rappeler que tout écrit publié sur internet a la fâcheuse tendance de poursuivre son auteur jusqu’à la fin de ses jours. Il peut toujours se cacher derrière un pseudonyme, très souvent, sans même le savoir, il devient l’auteur de son futur opprobre.